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Arts et décroissance

Une réflexion sur la décroissance dans les arts et les arts dans la décroissance par le collectif artistique Millepertuis.

L’art possède la propriété quasi magique de nous transporter dans un ailleurs insaisissable. Plus simplement, il s’agit de ressusciter la faculté d’émerveillement devant la beauté du monde qui nous a été donnée, que le productivisme saccage par sa prédation et que le consumérisme s’efforce de détruire par la banalisation marchande.

Serge Latouche, La décroissance, Paris, Que sais-je?, 2019

Introduction

Alors que la logique croissante s’est immiscée au centre de toutes les sphères de la vie, il est de plus en plus difficile de penser notre rapport au monde à l’extérieur du cadre qu’elle impose. Le rapport aux arts n’en fait pas exception. La proposition qu’offre la décroissance pour sortir de cette réalité, quoique prometteuse et porteuse d’espoir, demeure une voie encore peu explorée. Comment serait-il possible de concilier création et profession? Serait-il possible que l’artiste puisse s’affranchir des contraintes qu’impose le capitalisme sur son art?

Le texte qui suit abordera ce qui lie différents domaines artistiques dans le but d’investiguer la décroissance dans les arts et les arts dans la décroissance. Nous nous intéresserons en premier lieu à l’apport de l’art tant à l’individu qu’à la collectivité pour ensuite nommer l’impasse dans laquelle nous nous trouvons. Enfin, nous terminerons avec des pistes de solutions et des questions toujours ouvertes, pour stimuler et perpétuer la démarche de réflexions.

Quel est l’apport de l’art et comment est-il essentiel à l’individu et à la collectivité?

L’expérience du potentiel créateur est-il un besoin psychologique essentiel à l’être humain? La capacité de réfléchir, de créer et d’être confiant devant les enjeux futurs semble être nécessaire au quotidien. Pour l’individu, l’expression de son potentiel créateur est fondamentale à sa vie et c’est à partir de ce fondement que se développe sa pratique artistique.

Nous pensons que l’art réside dans le processus artistique de l’artiste. Il se tient là, vaillant, dans le mouvement ininterrompu du déploiement de l’idée dans l’action. Et même si on se souvient des démarches de certains et qu’on oublie celles des autres, il n’en demeure pas moins que tous les artistes qui ont existé ont façonné le monde. L’immense sillon des histoires de l’art fait état des démarches irrépressibles de ceux et celles qui ont voulu et réussi à s’y inscrire.

C’est lorsque le processus artistique éclot en terres fertiles qu’il est reconnu, c’est-à-dire, lorsqu’il est partagé dans un milieu qui l’accueil. C’est lorsqu’il est vu qu’il a un impact dans la sphère publique.

L’impact de l’art ne lui vient pas de son cycle éternel et fondamental. Il l’est d’être vu et entendu, d’être vécu et saisit, d’être goûté et senti, d’être partagé et brandit.
Il naît et meurt à chaque instant dans une éternité qui donne sa force. C’est ce qu’il fait qu’il rayonne et qu’il survit à l’humain.

On peut penser aux musées riches d’oeuvres d’art, mais n’oublions pas que l’oeuvre est une trace d’un contexte donné et résolu. Lorsque l’on fait référence au contexte de l’oeuvre, on accède à nouveau à tout un univers passé et à une abondance d’informations sensibles et conceptuelles. L’oeuvre cristallise une expérience permettant à ceux qui la contemplent de fréquenter à nouveau son contexte de production à travers une multitude de sens.

Il va sans dire que les arts reflètent aussi la culture actuelle (la culture telle qu’elle s’entend par ce qu’ont en commun des individus formant un groupe social qui le distingue). Ce commun est mobile et changeant, il évolue et s’actualise sans cesse. L’art propose-t-il des pistes de réflexion étonnamment ouvertes prenant racine tant dans la sensibilité, que dans l’émotif ou l’intellect? Cette capacité d’embrasser plusieurs approches de recherches lui donne les qualités d’être inclusif, expressif, avant-gardiste, affranchi et souverain.

En somme, l’apport de l’art à la collectivité réside autant dans son application quotidienne et actuelle que dans la trace qu’il laisse pour saisir les histoires humaines.

L’impasse

Que veut dire «vivre de son art»? La réponse est loin d’être univoque. Si pour certains elle se trouve dans la capacité d’exprimer son pouvoir créateur, pour d’autres, elle renvoie plutôt au fait de pouvoir payer l’appartement, sa nourriture, les formations et les autres dépenses. Le créateur de musique, d’art plastique, d’art action, de théâtre, de danse ou d’arts numériques revêt donc le chapeau de l’entrepreneur et amorce son travail de marchandisation. Pour l’épanouissement de sa pratique au sein d’une communauté artistique, il doit comprendre le fonctionnement du système dans lequel il interagit. S’il veut en retirer un revenu décent, il doit faire preuve de polyvalence, d’ingéniosité, de courage et de persévérance. Le rôle de l’entrepreneur est-il cohérent avec la pratique artistique? Les tâches reliées à la recherche de financement, à la vente et à la diffusion sont-elles adaptées au cycle inhérent de la création? Encore une fois, nous n’arriverons pas à des réponses nettes, mais bien à des pistes de réflexion un peu plus dégagées.

En effet, suivre certaines règles afin d’appartenir à un milieu n’est pas une réalité particulière au domaine professionnel. Ces règles, si elles sont souples, permettent la création d’une structure permettant de soutenir la communauté. Cependant, nous questionnons les règles imposées par un système orienté autour de la production de capitaux parce qu’elles ne semblent pas en accord avec la création artistique.

Nous exposerons ce désaccord en trois points non exhaustifs :
Dans un premier temps, nous soutenons que le travail d’artiste s’insère difficilement dans un système capitaliste, car la valeur d’une oeuvre produite n’est pas liée au temps de travail ou au matériel requis. La valeur ne serait-elle pas décidée selon la popularité obtenue, synonyme de ce qui est considéré succès dans un contexte capitaliste? Le cas échéant, la monétisation de ce succès deviendrait le revenu de l’artiste et curieusement, sa valeur. Autrement, nous observons que les métiers qui gravitent autour des oeuvres et des artistes sont reconnus par le système capitaliste et bénéficient d’un revenu assuré. Les galeristes, les techniciens, les imprimeurs, les assureurs (pour ne nommer que ceux-ci) gagnent parfois, même plus, que l’artiste qui expose. En somme, la valeur du travail artistique ne semble pas être suffisamment reconnue dans le système capitaliste.

Dans un deuxième temps, les arts ne doivent pas correspondre aux règles d’un toujours-plus-productif, ni être obligés de tenir dans un besoin défini. En effet, nous croyons que la pensée artistique peut être portée à envisager les choses sous des angles inusités, à penser en dehors des normes établies et à refuser une définition rigide et fermée. Si les arts deviennent un produit de consommation sous le règne du capitalisme, ils se voient assimilés aux exigences du marché. Peut-on accepter que les artistes doivent se plier à des obligations (qui dépassent la contrainte créative) afin de tirer un revenu de leur pratique? Il n’y a pas de non-sens à gagner de l’argent par le travail artistique, car il s’agit d’un aspect de sa pratique auquel l’artiste est en mesure de penser. Mais si cet élément est omniprésent et problématique, il nuit au développement créatif de l’artiste et par le fait même, aux arts. En conclusion, la fabrication d’oeuvres dans le but de nourrir un marché gourmand de production efficace et performante semble aller à l’encontre du processus créateur que doit privilégier tout artiste afin de rester souverain dans sa démarche.

Dans un troisième temps, la logique capitaliste, en s’insérant dans les rapports entre les personnes, génère de la compétition entre artistes et expose une vision intransigeante du succès. Évidemment, cette concurrence provoque un stress immense pour l’artiste. Celui-ci viendra-t-il à douter de sa valeur intrinsèque et de ses capacités à gagner un revenu décent? Pour un milieu artistique sain, les pairs devraient pouvoir se supporter entre eux et limiter les affres de la comparaison. Mais il peut être difficile d’y échapper lorsque l’on doit lutter pour réussir. Cette idée de lutte est-elle provoquée par l’effet de rareté et d’inaccessibilité produit parfois dans certains milieux artistiques? Sommes-nous encouragés à nous distinguer afin de briller davantage? Mais en nous distinguant, nous nous divisons. En nous divisant, nous nous déconnectons et cette déconnexion a une répercussion sur notre potentiel créateur. Peut-être pourrions-nous plutôt nous intéresser à ce qui nous rassemble et nous unit. À nous de choisir comment nous souhaitons vivre. Pour conclure, la logique capitaliste ne produit pas l’effet de rassembler les individus, mais de diviser les collectivités en exigeant productivité et réussite. Cependant, nous avons un pouvoir d’action pour modifier notre définition du succès, afin de l’affranchir des modes capitalistes.

Pistes de solutions et questions ouvertes

La raison pour laquelle nous avons décidé de conclure notre texte par des questions ouvertes et des pistes de solutions, c’est que nous croyons que la décroissance est un chemin qui se parcourt et qui se découvre. Nous n’assumons pas avoir les réponses aux problématiques soulevées, mais nous avons envie d’ouvrir la discussion sur le sujet. Nous avons donc élaboré quelques pistes qui nous ont intéressées. Il va de soi que cette liste n’est pas exhaustive, mais nous avons tenté de cibler les plus pertinentes à notre sens.

La réussite pourrait être redéfinie autrement. Si le succès dans le système capitaliste va à l’encontre de ce qui correspond au rythme humain et naturel, cette conception est-elle transposée dans le domaine artistique? Aussi, en redéfinissant la réussite, on peut s’intéresser à l’échec et ces derniers ne sont pas forcément en opposition. Si une réussite s’effectue au détriment d’éléments essentiels que l’on ne veut pas perdre, elle n’en vaut peut-être pas la peine (voir « victoire à la Pyrrhus »). Par exemple, si la réussite peut être d’obtenir la reconnaissance de ses pairs, au détriment de ses propres valeurs (liens sociaux, impact écologique ou environnemental, etc), est elle une réussite souhaitable ?

Nous questionnons la survalorisation attribuée à la production de profit. Nous croyons que la valeur que l’on donne à «gagner de l’argent» avec sa pratique artistique ne devrait pas se faire au détriment d’autres bénéfices (tel que la création de liens, etc.) On se questionne sur l’équilibre entre les gains monétaires et les autres types de gain au niveau de la cohérence de la pratique de l’artiste. Nous interrogeons la répartition monétaire au sein des milieux artistiques qui abritent les mêmes écarts qu’ailleurs dans la société. Comment les artistes sont-ils rémunérés? Comment pourrait-on mieux payer les artistes sans passer par des intermédiaires?

Les arts pourraient-ils être enseignés différemment? L’éducation des arts à l’école pourrait s’intéresser davantage et plus précocement à l’histoire des arts et l’impact sur la société, au lieu de s’arrêter à l’utilisation des médiums. Acquérir une technique de dessin ou d’un instrument est nécessaire, mais réussir à s’exprimer librement et se familiariser avec le potentiel des arts sur l’individu et la communauté est primordial.

La décroissance dans une pratique artistique doit également interroger les matériaux utilisés. Quels médiums utilisons-nous ? Est-ce que les matériaux employés sont locaux ? Sont-ils éco-responsables ? Pouvons-nous adapter nos façons de faire pour être plus cohérents dans une optique de décroissance ? Nous pensons que la pratique artistique doit aussi être sensible et critique envers la surconsommation d’équipements. Le musicien a-t-il besoin de se procurer une foule d’appareils électroniques pour s’épanouir ? Et pourquoi les marques prennent une grande importance dans l’identité artistique de certains? Par exemple, est-ce que son instrument pourrait être fabriqué par un luthier local au lieu de provenir d’une grande entreprise à profit ? Quels sont les impacts environnementaux et sociaux de la fabrication de tels équipements ? Nous devons interroger et déconstruire nos habitudes.

Nous aimerions faire la promotion du travail collaboratif. Le pouvoir d’action d’une communauté se base sur les liens qui existent entre les individus et le fait qu’ils peuvent compter les uns sur les autres. Nous reconnaissons au passage la force des centres d’artistes autogérés de la ville de Québec, mais constatons qu’ils existent encore très peu de coopératives d’artistes. Le modèle de la coopérative serait-il une option pour développer davantage un travail artistique durable tant pour l’individu que pour l’art lui-même?

Nous soulignons l’importance du médiateur culturel, un rôle de plus en plus connu du milieu des arts. Ce dernier permet un rapport à l’art beaucoup plus participatif que le traditionnel créateur-spectateur. En donnant un rôle dynamique à jouer à tous les acteurs du milieu culturel, le médiateur reconnaît le potentiel créateur de l’ensemble des individus d’une communauté et permet aux arts de leur être davantage accessible.

Nous rappelons le potentiel des arts d’être des outils de changement au service de la communauté.

La logique croissante se transpose dans la réalité des artistes, où ceux-ci sont encouragés à gagner toujours plus en popularité. Même si une carrière mondiale est signe de succès, elle implique malheureusement son penchant en termes de facture environnementale (déplacements massifs en avion lors d’une tournée musicale par exemple). Comment pourrait se vivre une carrière fructueuse en minimisant ses impacts environnementaux? Est-ce qu’une renommée locale pourrait un jour être viable et suffisante?

En tant que collectif artistique voulant investiguer la décroissance dans l’art et l’art dans la décroissance, nous souhaitons aussi interroger les notions de « nature » qui s’oppose à la «culture ». L’humain s’est retiré de l’espace naturel, a représenté et représente le plus souvent la nature d’une manière détachée : sauvage, ordonnée, douce ou envahissante. Comment notre pratique des arts pourrait-elle apporter de nouvelles représentations de la nature, l’environnement et la place de l’humain dans ceux-ci ? Comment réduire ce fossé que nous, en tant qu’humains, avons créé entre la «culture» et la «nature»?

Si la décroissance veut une décroissance matérielle pour une croissance sociale, la manière dont on consomme les arts peut-elle aussi être remise en question ? Comment consomme-t-on les arts ? Comment diffuse-t-on les arts ? Comment pourrait-on imaginer une consommation moins individuelle, plus collective et pour la communauté ?

La surabondance des informations disponibles en général s’applique également dans le domaine des arts. Comment reconnaître ou trouver la qualité dans l’excès ? Comment éveiller la conscience du consommateur ? Comment reconnaître et faire connaître la différence entre l’art et le divertissement.

En vue d’investiguer comment contrecarrer l’impasse environnementale et sociétale actuelle, nous avons opté pour le concept de décroissance. En tant qu’artistes, nous choisissons aussi de penser comment cette décroissance s’inscrit dans l’art et vice-versa. Cette réflexion prend racine dans un besoin de cohérence entre notre pratique artistique et le contexte politique et environnemental actuel. Nous avons besoin d’imaginer la suite du monde où nous voulons vivre et retrouver le pouvoir de le créer.

Nous croyons que l’art décroissant n’est pas à inventer, mais plutôt à éclairer. Ce dernier n’existe-t-il pas déjà puisque la définition des arts ne saurait l’éviter? Si l’approfondissement personnelle de la décroissance dans les arts semble être la première étape de la recherche, nous pensons qu’une réflexion sur le sujet devrait tout de même s’exécuter en même temps dans l’espace public. C’est ce que nous tentons de faire par le biais de ce texte.

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